LE MONDE: Faut-il rendre l’apprentissage de l’anglais obligatoire dès le CE2 ?

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Faut-il rendre l'apprentissage de l'anglais obligatoire dès le CE2 ?
LE MONDE | 21.10.04 | 13h46


Le rapport Thélot, constatant la dégradation du niveau des jeunes Français,
proposait d'apprendre à tous les élèves un “anglais de communication
internationale”. La proposition, soutenue par le premier ministre, heurte
les défenseurs de la francophonie, les syndicats et même les anglicistes.
Rendre l'anglais obligatoire à l'école, au même titre que le français ou les
mathématiques. Jean-Pierre Raffarin y est favorable. Le premier ministre l'a
clairement dit : c'est l'une des propositions de la commission du débat
national sur l'avenir de l'école présidée par Claude Thélot (Le Monde du 14
octobre) qu'il compte reprendre. Celle-ci considère que tous les Français
devraient maîtriser, au terme de leur scolarité, ce qu'elle appelle
“l'anglais de communication internationale”.


Dès lors, elle propose qu'il leur soit enseigné dès le CE2, l'élève pouvant
ensuite choisir sa seconde langue vivante en 5e. A écouter Matignon, donc,
cette réforme a de fortes chances de figurer dans la prochaine loi
d'orientation sur l'école, annoncée pour la fin de l'année. Et les arguments
ne manquent pas. Non seulement, aujourd'hui, 97 % des élèves ont appris
volontairement l'anglais pendant leur scolarité. Mais en plus, ils
l'apprennent mal : leur niveau est médiocre et ne cesse de se dégrader.


Dans les faits, l'affaire est loin d'être conclue. Les déclarations de
Jacques Chirac à Hanoï, le 7 octobre, auraient pu inciter M. Raffarin à plus
de prudence : “Rien ne serait pire pour l'humanité que de progresser vers
une situation où l'on ne parlerait qu'une seule langue”, a déclaré le chef
de l'Etat, qui a toujours défendu ” la diversité culturelle et la richesse
des langues”. “Il n'est pas exclu que cette question soit un point
d'arbitrage. Il faut entendre les points de vue”, commente-t-on à l'Elysée.
Car une telle mesure rencontrerait de fortes résistances aussi bien du côté
de la francophonie la plus traditionnelle, qui a des relais importants au
sein du Parlement – notamment chez les souverainistes, mais pas seulement –
que d'une partie du monde enseignant.


“C'est une faute stratégique. L'anglais est aujourd'hui la langue la plus
parlée, mais ça ne va pas durer. Le poids de l'espagnol va encore monter aux
Etats-Unis. Celui du chinois et du japonais aussi”, estime Jacques Myard,
député UMP des Yvelines. Qui ajoute : “S'il faut rendre une langue
obligatoire, que ce soit l'arabe. En 1914, les officiers français
apprenaient l'allemand, ils avaient raison.”


Moins provocateur, Bruno Bourg-Broc, député UMP de la Marne et président
délégué de la section française de l'Assemblée parlementaire de la
francophonie (APF), qui rassemble 60 sénateurs et 90 députés, n'en est pas
moins opposé à la proposition Thélot : “Le gouvernement ne peut pas parler
de diversité culturelle et imposer l'anglais à l'école. Quand Claude Thélot
affirme que ne pas être capable de parler anglais est un handicap majeur
dans le cadre de la construction européenne, il commet un véritable
contresens.”


La position est en tout cas difficile à défendre à la veille du conseil des
ministres franco-allemand qui doit se tenir à Berlin, le 26 octobre.
François Fillon, également favorable à la proposition Thélot, y présentera
un plan pluriannuel pour la remontée de l'apprentissage de l'allemand en
France. Aujourd'hui, seuls 7,9 % des collégiens choisissent l'allemand en
première langue, et 13,5 % en seconde langue, à partir de la 4e. Et même si
le Land de Bavière a fait de l'anglais une matière obligatoire, le premier
partenaire commercial de la France aura du mal à voir une cohérence entre le
plan du ministre de l'éducation et son souhait de voir tous les petits
Français apprendre l'anglais.


Les régions frontalières avec l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne ne
devraient pas non plus apprécier. Aujourd'hui, tous cycles confondus, 43,8 %
des élèves alsaciens apprennent l'allemand, et 50,2 % l'anglais. “Et que
vont devenir les langues régionales, comme le corse ou le breton ?”,
s'interroge Jacques Legendre, sénateur UMP du Nord. Auteur d'un rapport en
2003 sur “L'enseignement des langues étrangères”, ce proche du chef de
l'Etat, dont il était un collaborateur à la Mairie de Paris, estime qu'”il
est légitime d'inclure une langue étrangère dans le socle commun de
compétences. Mais pas l'anglais. Idéalement, il faudrait d'ailleurs mieux
commencer par apprendre une autre langue, car toute une série de facteurs
poussent de toute façon à l'apprentissage de l'anglais”. Claude Hagège,
professeur au Collège de France aurait ainsi souhaité une loi pour interdire
l'apprentissage de l'anglais en primaire.


“OBJET NON IDENTIFIÉ”


Les syndicats d'enseignants se soucient également de la diversification des
langues. Le SNES, majoritaire dans le second degré, est, pour cela,
fermement opposé à la proposition. Le Snuipp, majoritaire dans le premier
degré, est plus ouvert : “L'anglais obligatoire, ça s'impose. Mais doit-il
l'être dès le primaire ? En première langue vivante ?”


Dans l'entourage de François Fillon, on anticipe les crispations : “Les
exclus vont râler. Des professeurs de français qui trouvent qu'il n'y a pas
assez d'heures pour leur matière, des professeurs d'allemand qui ont de
moins en moins d'élèves…” Sans parler des anglicistes “qui ne veulent pas
d'un anglais d'aéroport”, y poursuit-on.


A l'inspection générale des langues vivantes, effectivement, on s'offusque
de l'opposition implicite que fait Claude Thélot entre “l'anglais de
communication internationale” et l'anglais littéraire ou culturel. “Il y a
une déterritorialisation de l'anglais que l'école ne peut plus ignorer. Mais
l'anglais de communication internationale de M. Thélot est un objet non
identifié. S'agit-il de l'anglais parlé par un Slovène à un Espagnol ? C'est
absurde. On a tout ce qu'il faut dans les programmes actuels pour répondre à
la demande de l'anglais”, s'insurge un inspecteur général, qui ne veut pas
admettre que l'enseignement d'anglais, tel qu'il est délivré aujourd'hui,
n'est pas efficace.


“En choisissant le terme d'”anglais de communication internationale”, nous
avons voulu rompre avec ce qui existe et qui ne marche pas”, explique un
membre de la commission, qui parle notamment de l'échec de l'apprentissage
des langues vivantes au primaire. “Concrètement, l'anglais de communication
internationale n'est pas défini, c'est un anglais flottant”, poursuit-il. Un
anglais à inventer.


Virginie Malingre
[addsig]




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